Préface
On ne peut pas faire l’économie d’une réflexion
sur le racisme dans la pensée et la tradition juives (Henri Korn)
PRÉFACE
Un texte de plus sur le racisme ? Alors que ce sujet suscite chaque année nombre d’ouvrages et d’articles peut-on encore, par quelque analyse théorique supplémentaire, avoir l’espoir de réduire ce phénomène, source de multiples conflits, tantôt larvés, tantôt sanglants ? À cette question la réponse peut être positive… Malgré l’abondante littérature en question, il apparaît à l’évidence que des données relatives au judaïsme, dans le contexte duquel le racisme s’est particulièrement développé au cours des siècles, sont restées jusqu’ici dans l’ombre et que certains processus racistes sont toujours mal élucidés, le premier d’entre eux, pourtant amplement étudié, étant celui dont les Juifs ont été victimes. Comprendre la nature d’un mal endémique pour qu’il puisse être traité, ou mieux prévenu de façon efficace, clarifier dans une perspective pédagogique un sujet volontiers controversé et parfois polémique (puisque nous sommes contraints d’utiliser des mots nouveaux pour qualifier des situations anciennes, faisant en somme de l’anachronisme philologique), proposer une base réflexive, telles sont les raisons de ces propos.
Face au racisme en général, défini par les dictionnaires comme une « idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les races, l’une, celle à laquelle on appartient, étant vue comme supérieure, les autres inférieures », il s’agit d’abord de reconnaître qu’il existe deux types caractérisés de racisme quant à leur source et leur devenir : l’un, génétique, universel, inhérent à la nature humaine, l’autre acquis, contingent, d’ordre culturel. C’est cette dernière forme qui nous intéresse essentiellement dans cette étude qui, par ailleurs, concerne exclusivement le racisme développé dans la sphère d’influence du judaïsme, c’est-à-dire le racisme dont les Juifs, en tant qu’héritiers directs du judaïsme, et les non-Juifs au contact de cette culture peuvent être tantôt les acteurs, tantôt les victimes.
Dans cette perspective une question fondamentale s’est toujours posée : « Quelle est la société qui, la première dans l’histoire de la sphère occidentale, a formulé une pensée raciale et produit un droit codifiant des pratiques racistes au sens moderne permettant de lui attribuer l’invention du racisme culturel ? »
Et dans cette étude concernant exclusivement le judaïsme une question non moins essentielle attend une réponse : « Quelle est la société qui, la première dans l’histoire, a racialisé les Juifs et, partant, généré du racisme ? »
Contrairement à certaines études selon lesquelles une pensée raciale structurée, avec le racisme potentiel qui en découle, est un phénomène des temps modernes se situant soit dans l’Europe chrétienne de la fin du XVe siècle, soit dans l’Europe bourgeoise du XIXe siècle, cet essai montrera, d’une part, avec divers auteurs, que la pensée raciale est bien plus ancienne, d’autre part qu’elle remonte par ses prémisses à l’Antiquité et plus précisément au judaïsme rabbinique au seuil du premier millénaire. Il montrera aussi qu’il n’y a pas un racisme isolé à l’encontre des seuls Juifs mais un racisme en miroir, disons un racisme juif et un racisme antijuif, phénomène continu avec des manifestations paroxystiques.
On l’aura compris, il s’agit ici de l’étude critique d’un système de pensée directement dépendant du judaïsme dans ce domaine sensible et délicat qu’est le racisme, cette idéologie dont a été victime, chacun le sait, en temps et en intensité, une fraction notable des Juifs d’Europe. De plus, alors que le racisme dans le contexte du judaïsme est habituellement vu comme étant à sens unique – des agresseurs non-juifs contre des agressés juifs – nous découvrirons ici un racisme spécifique, à savoir un double racisme dont les deux séquences conjointes dépendent pour partie de la même source.
Si le judaïsme, comme toutes les entreprises humaines, porte des tares particulières dont l’étude est à reprendre dans le sillage des grands critiques juifs que furent notamment Spinoza d’abord ou, plus près de nous, Bernard Lazare, Maxime Rodinson et tant d’autres, personne n’est plus convaincu que l’auteur de ces lignes que la pensée occidentale ne serait pas ce qu’elle est sans l’apport éminent du judaïsme. Faut-il rappeler, dans le domaine de la morale, que le commandement biblique « Tu ne tueras pas », même s’il fut inventé précédemment par d’autres sociétés humaines et appliqué par les Hébreux aux seuls membres de leur tribu, est devenu avec le relais du christianisme un monument de la conscience universelle ? Faut-il rappeler l’apport du judaïsme dans le domaine de l’étude puisque nombre de lauréats du Prix Nobel, même s’ils furent largement tributaires des cultures de voisinage et notamment de celle de l’Occident, ont bénéficié pour une part notable d’une tradition d’étude et de débat particulièrement active dans le judaïsme ? Mais le propos, ici, est tout autre. Par delà les personnes et leurs responsabilités éventuelles, loin de toute idée d’offense et de stigmatisation, et sans aucunement minimiser les souffrances qui leur furent infligées, il s’agit de soumettre le judaïsme à un examen critique afin, notamment, d’apporter quelque éclairage, d’une part sur l’antisémitisme considéré à tort par nombre d’auteurs comme largement énigmatique dans son développement continu à travers les siècles, d’autre part sur le racisme issu de cette tradition religieuse.
À cette méconnaissance du rôle néfaste de certaines données du judaïsme, deux raisons paraissent primordiales. La première : le fait que le discours dominant, en rapportant principalement les souffrances des Juifs donne à penser que le racisme n’existe pas chez eux. Comme si le fait d’avoir souffert pendant très longtemps du racisme des non-Juifs excluait pour eux toute responsabilité dans ce domaine et exonérait le judaïsme de transporter de lourdes pesanteurs, comme si les Juifs ne faisaient pas partie du commun des mortels. En effet, à l’idéologie perverse d’une culpabilité totale a succédé souvent celle, non moins perverse, d’une innocence totale ! S’il est logique que l’histoire contemporaine soit profondément marquée par le génocide, inédit à bien des titres, des Juifs européens par les nazis, il reste que nombre d’auteurs sur le sujet omniprésent dans les médias de l’antisémitisme se sont manifestement laissé subjuguer par le discours dominant, dans lequel la mémoire récente se confond volontiers avec l’histoire.
La seconde raison permettant d’expliquer la méconnaissance du phénomène « antisémitisme » réside, comme nous le verrons, dans le fait que les auteurs des multiples travaux consacrés au racisme en général ne retiennent souvent comme critères du processus que ses manifestations spectaculaires d’ordre physique en négligeant les multiples manifestations d’un autre ordre (psychologiques, juridiques, diplomatiques, économiques, verbales…) lesquelles, pour silencieuses, discrètes voire occultes qu’elles puissent être, pour différentes qu’elles soient dans leurs expressions, n’en sont pas moins des violences effectives, souvent plus efficaces que les premières quant au but poursuivi. Ici, la pensée prévaut sur la force, la matière grise sur le muscle, le Verbe sur le poignard. Or, si le judaïsme sioniste dans l’État d’Israël avec sa ségrégation institutionnelle, a généré depuis le milieu du XXe siècle une explosion de violences de tous ordres que rapportent quotidiennement nombre d’observateurs libres, nous dirons que le racisme juif n’avait guère comporté, pendant les dix-huit siècles précédents, que des violences autres que physiques.
Ici, dans cet essai, des Juifs, en tant que tributaires de cette culture, vont être mis en cause. Toute critique d’un système idéologique repose, certes sur des idées, mais aussi sur des faits impliquant des personnes. C’est la loi du genre, difficile et délicate par nature. Elle l’est d’autant plus ici que nous savons à quelles violences ont pu conduire dans le passé les accusations portées à l’encontre des Juifs lorsque se déchaînaient propagande et persécutions. Mais, à l’heure actuelle, face au repli marqué d’une partie notable du monde juif sur lui même en un communautarisme exacerbé, repli qui l’empêche d’analyser sereinement ses difficultés passées et présentes, le danger potentiel est considérablement moindre que celui qu’encourage l’absence de critique. Si les Juifs, dans les pays occidentaux, ne courent plus de risques majeurs pour leur vie ou leurs biens, il n’en est pas de même pour ceux qui vivent en Palestine au nom d’une idéologie agressive, le sionisme, dont la confrontation avec cette autre idéologie folle et largement réactionnelle à la précédente qu’est l’islamisme, peut logiquement conduire à un conflit, tout à la fois inédit comme le veut l’histoire cette « science d’événements toujours nouveaux », et à la mesure des capacités modernes de destruction massive. Comme l’écrit Alain Finkielkraut à propos des Sionistes, « Imperturbables, ils présentent encore Israël comme une solution, alors qu’il s’agit du lieu central où l’existence juive continue à faire problème ».
Une autre difficulté, elle aussi inhérente au contexte moderne du judaïsme, vient s’ajouter aux précédentes. Elle est relative à l’information. Si le christianisme, par exemple, donne lieu de nos jours à de multiples critiques, voire à de véritables pamphlets sans que les chrétiens ne s’offusquent vraiment et vouent les auteurs à la vindicte, on constate que, face aux critiques, nombre de représentants du judaïsme apparaissent fébriles comme s’ils n’étaient pas tout à fait en paix avec eux-mêmes, manifestent une grande intolérance et mettent volontiers en œuvre des tactiques d'intimidation, voire des pratiques de terrorisme intellectuel à l’égard des opposants, qu’ils soient Juifs ou non-Juifs. Il s’ensuit que mes propos, soulignés par des gardiens vigilants, ne manqueront pas de me faire accuser d'anti-judaïsme, voire de racisme antijuif , au prétexte que je dénonce des éléments propres au judaïsme… Face à ces contempteurs volontiers adeptes de quelque théorie du soupçon deux questions se posent : Le judaïsme serait-il la seule entreprise humaine à ne pas véhiculer de tels éléments ? Les Juifs seraient-ils incapables de percevoir que la Bible et le Talmud, à l’instar de l’Évangile et du Coran transportent, sous le sceau du sacré qui entrave la raison et suscite des interprétations multiples, des données potentiellement pernicieuses ?
Le discours qui suit obéit en définitive à quelques orientations précises et à elles seules :
1° - Il s’intéresse avant tout à un système de pensée et non à des personnes : il ne s’agit pas de juger des individus ou d’attribuer un niveau de gravité à leurs actes mais de mettre en lumière les éléments du judaïsme qui les conditionnent.
2° - Il se situe dans le cadre de la résistance au racisme suscité par le judaïsme à la fois chez les siens et chez les non-Juifs, racisme que le sionisme, en le cristallisant, en le concentrant en un lieu, a rendu manifeste au XXe siècle avec la colonisation de la Palestine et l’oppression caractérisée d’un peuple.
Après une introduction consacrée essentiellement aux notions de race, de racismes, de pensée raciale et à la sémantique dans le contexte du judaïsme, la première partie de cette étude envisagera le racisme juif, la seconde partie le racisme antijuif. La première, consacrée au sujet largement inédit qu’est le racisme chez les Juifs , sera plus développée que la seconde traitant du racisme antijuif des non-Juifs, de l’antisémitisme suivant le terme généralement utilisé et au sujet duquel la bibliographie est d’une particulière richesse depuis la seconde guerre mondiale. Sur ce dernier thème, ce qui compte avant tout c’est moins de rapporter des données historiques largement présentes dans les ouvrages que de prendre quelque recul face aux événements-phares que l’histoire a mis particulièrement en évidence, afin de distinguer chez les acteurs de ce racisme la part de l’héritage et celle de l’invention. Quant à la bibliographie consacrée au racisme des Juifs on peut dire qu’elle est quasiment inexistante avant l’avènement du judaïsme sioniste, avènement qui, par delà tous les malheurs engendrés dans les populations de la Palestine historique, permet d’apporter un éclairage nouveau sur la culture issue du judaïsme.